Lettre 

Béraoun le 10 Août

Chers tous,

J’ai reçu cette semaine les deux lettres de papa plus une de Simon et une vieille qui est passée par Sfax et Alger avant de ma parvenir. J’espère que tout le monde va bien et que le voyage de papa et maman s’est bien passé et terminé. Simon a l’air de bien se plaire et ne pense rentrer qu’en Septembre. Bernard et Ginette ont-ils pris des vacances ? Dans toutes les lettres que je reçois on me fait les éloges de Philippe et Hélène et des progrès qu’ils font. Philippe va rentre à l’école maternelle en Octobre si cela continue. Marie est-elle entrée à la Shell ou a-t-elle quelque chose d’autre en vue ?

Ici tout va bien, la région est très calme, depuis que l’armée est passée et que nous avons pris la place pour pacifier, tous les fellaghas ont enterré leurs fusils. Le pire c’est que lorsque nous repartirons, tout recommencera sans doute.

Notre activité consiste surtout en instruction et ce n’est pas très gai, les rappelés et les appelés ne sont pas particulièrement doués et il faut répéter souvent la même chose. Nous nous installons le mieux possible en prévision de l’hiver, bien que nous espérons que d’ici là d’autres nous aurons relevés.

Nous faisons des routes, des convois pour ravitailler des postes à quelques kilomètres d’ici ; Des 6 camarades passés à Siroco avec moi, je suis tombé le mieux, dans le PC du 2ème bataillon, il y a une vingtaine d’officiers et c’est assez sympathique comme ambiance et la vie est assez variée. Nous allons souvent en pacification, c’est-à-dire que dans un certain secteur qui vous est attribué on essaie de prendre contact avec les arabes et de ramener la confiance. Avant nous ce sont les légionnaires qui sont passés et les gens sont plus ou moins effrayés lorsqu’on arrive.

Le coin est très calme mais très montagneux et pour faire quelques kilomètres à vol d’oiseau il faut en faire 3 à 4 fois plus réellement sous un bon soleil. Il y a quelques vallées verdoyantes, très agréables où l’on trouve actuellement des prunes, du raisin, des amandes…

Cela change un peu des conserves. En général nous ne mangeons pas trop mal pour les moyens dont on dispose. Le pire est le manque d’eau, il n’a pas plu depuis plusieurs mois et elle se raréfie rapidement, et encore faut-il aller la chercher par camion- citerne jusqu’à Nemours.

Demain mes hommes sont permissionnaires et j’irai sans doute avec eux à Nemours. C’est un tout petit bourg avec 2 rue principales et quelques magasins rudimentaires, cela change quand même un peu de nos maisons arabes et de nos promenades dans la région. On y achète des journaux, j’ai une dizaine de livres également que j’avais achetés avant de venir ici, aussi je ne manque pas de lecture. Demain j’espère pouvoir prendre un bain.

Sa dernière lettre

Béraoun, Samedi

Chers tous,

Je n’ai pas eu le temps cette semaine de répondre aux lettres de grand-père, papa et Marie, j’espère que vous allez tous bien. Simon a l’air de bien se porter o Bobo-Dioulasso. Annette prend-elle des congés cette année ? Elle pensait peut-être revenir avec Simon. Est-ce que tante Geneviève de Valence se relève ?
Ici toujours pas de nouveau, nous n’avons pas beaucoup le temps de nous ennuyer. Cette semaine 2 petites opérations de contrôle d’identités, cela consiste à partir à deux heures du matin à 3 ou 4 compagnies, on encercle tout un village et au jour on ratisse selon l’expression des journaux. On fait sortir tous les bonnes gens de leurs maisons et on contrôle l’identité, on fouille et on arrête les suspects, il y en a parfois une dizaine. Cela représente beaucoup de fatigue pour 400 à 500 bonshommes pour un résultat assez médiocre, mais cela fait assez peur aux gens et ils se tiennent tranquilles. D’ailleurs ils commencent à en avoir assez et beaucoup se rallient ou tout au moins le voudraient bien. Il suffit de 2 à 3 mesures politiques dans un village pour empêcher les habitants de se mettre de notre côté car ils sont surveillés et craignent leurs représailles.Plusieurs familles viennent se mettre sous notre protection et il commence à y avoir un camp d’arabes annexé au nôtre. D’autre part il commence à y avoir des dénonciations et les petites opérations que l’on fait actuellement ont pour but de cueillir les dénoncés au saut du lit. Hier je suis allé en convoi jusqu’à Tlemcen à 80 Km environ d’ici pour accompagner des permissionnaires qui partaient pour Oran et pour y chercher du ravitaillement. Le trajet est assez pittoresque, la région étant très accidentée, la route fait presque continuellement des lacets dans des monts assez sauvages. Le trajet à l’aller, c’est-à-dire le matin de bonne heure est assez agréable, le retour a été un peu plus pénible sous le soleil de 11 H à 15 H avec des ennuis mécaniques pour certains véhicules du convoi.
Tlemcen change beaucoup de Béraoun et de Nemours, cela fait déjà petite ville et il y avait beaucoup de monde dans les rues, dont pas mal de troupe d’ailleurs. Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour admirer la ville car l’état-major m’avait donné pas mal de courses à fairelà -bas.
Ce matin je suis redescendu à Nemours, toujours pour des histoires de papiers, j’y retourne sans doute demain mais en permission cette fois.
On vient de m’apporter le colis de lunettes et une lettre de papa du 20 Août. Le courrier semble bien marcher, merci pour les lunettes cela va me rendre bien service. Il fait actuellement assez chaud comme le signale la TSF, quant au communiqué de la radio française ils doivent certainement être mal renseignés ou bien faire toute une histoire de pas grand chose, car ici nous prenons chaque soir des informations de radio ( ?), nous lisons les journaux et à part quelques opérations de temps à autre et des attentats et sabotages de ponts…

Il n’y a pas grand -chose à signaler et cela se passe surtout dans la constantinois. Il y a bien une zone interdite le long de la frontière, une bande de 2 à 3 Kms de large je crois a été évacuée complètement… et elle est tenue par le 3ème bataillon de fusiliers marins depuis la côte jusqu’à 25 Kms à l’intérieur. La ligne est très bien surveillée par des convois militaires et les fellaghas sont repoussés de l’autre côté de la frontière où l’on a pas le droit de les poursuivre.

Ils essaient maintenant de passer beaucoup plus bas où les troupes n’avaient encore été mises en place. Plusieurs bataillons de l’armée de terre viennent d’arriver et s’installeront le long de la frontière plus au Sud de manière à contrôler toute la frontière. Vous n’avez pas de soucis à vous faire, les seuls tués du bataillon, une dizaine depuis 3 mois l’ont été par accident de voiture.

Je ne vois plus grand -chose à vous dire et termine en vous embrassant tous
Jean-Pierre

Récapitulons :

1) 1955 incorporation à Brest
2) Embarquement Bizerte sur un escorteur côtier jusqu’à Juin 1956
3) 1er Juillet 1956, un mois de stage au centre Siroco
4) 1er Août 1956, DBFM Béraoun, quelques paperasses à exécuter, missions de pacification, constructions de pistes, réfection de ponts endommagés, contrôles d’identités ; Et puis ………
5) le 29 08 1956, opération du djébel Zakri, une centaine de fellaghas accrochés, supérieurement armés ( mitrailleuses allemandes MG 42, le nec plus ultra à l’époque, le 24/29 faisant figure d’ancêtre), des combattants aguerris, motivés à qui il faut donner l’assaut. Jean-Pierre va s’élancer à la tête de ses fusiliers marins appelés et rappelés et mourir avec eux sur le sol africain.
Qui peut le croire ? Qui peut douter maintenant à la lumière de ses derniers courriers que cet ordre donné était un ordre assassin ?

Puis c’est le massacre, la tuerie, la boucherie

 

 

 

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